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 Reliure en cuir et papier gris

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Joshua Thacker


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MessageSujet: Reliure en cuir et papier gris   Mer 22 Aoû - 4:12










Un Passé Bien Gardé
Au milieu d'autres...



Le tic-tac régulier de l'horloge est le seul bruit que l'on entend dans la maison. De temps à autres, les murs de bois craquent sous les assauts du vent, et les cris des passants franchissent sans difficulté la fine épaisseur des vitres.
Où que vous soyez dans la maison, vous y voyez toujours la même chose : quelques bouteilles qui jonchent le sol, des livres entassés ça et là, à contrario de ceux qui reposent sur des étagères poussiéreuses.
Les murs sont recouverts de tapisserie déchirée, marquée à certains endroits de tâches d'humidité. Le canapé qui prend une grande majorité de la salle principale est, quand à lui, le seul meuble qui semble neuf. Posé par-dessus le cuir brun de celui-ci, un plaid beige est en roulé sur lui-même, entouré de quelques oreillers déplumés. Quelqu'un semble s'être reposé ici il y a peu de temps.
Au sol, un livre ouvert aux pages cornées gît face contre parquet. En parlant du plancher, d'ailleurs, il est difficile de ne pas noter la taille irrégulière des planches et leur couleur foncée. Quelques clous dépassent, mais le propriétaire des lieux y a prêté attention malgré tout : recroquevillé sur le côté, ils ne risquent plus de s'enfoncer dans les pieds. Ce travail a pourtant été fait rapidement, le marteau est encore posé sur la table basse, près du canapé. Posé à même une pile de feuille, il donne l'impression d'avoir été posé là consciemment, pour éviter qu'un coup de vent n'éparpille tout dans la salle.

Ce n'est pas un soucis de rangement, puisque rien ici n'est en ordre. La vaisselle est semée dans à peu près toutes les pièces, les bières tracent un chemin précis de la porte d'entrée à la cuisine, qui retourne vers le salon pour le traverser et aboutir dans le bureau.
Calé entre le salon et la cuisine, cette pièce large et longue assez obscure est entourée de plusieurs cierges de toutes tailles, la plupart étant déjà bien entamés. Un piano, visiblement abandonné par l'ancien propriétaire, n'a pas bougé de son emplacement depuis des dizaines d'années : à l'autre bout de la salle, exactement à l'opposé du secrétaire.
Visiblement la partie la plus active de la pièce, à côté d'une fenêtre dont les volets sont constamment fermés, le secrétaire est l'unique meuble dégagé et soigné : les décorations en bois sont cirées, les quincailleries huilées et brillantes. Dans les tiroirs, les carnets de notes manuscrites sont tous rangés par ordre chronologique. Les tiroirs à double fond sont précieusement dissimulés sous quelques feuilles vierges et volantes. On retrouve dans ces cachettes de petites fioles aux contenus précieux; une arme armée à la sécurité toujours enlevée et évidemment, des notes d'importance capitale.

Sur la partie principale du secrétaire, on retrouve évidemment trois bouteilles débouchée. Posées sur un plat en zinc, elles ne prennent qu'une infime place du plateau d'écriture où se trouve justement une coupelle d'encre, une plume et un carnet ouvert. La dernière page écrite a été déchirée à la hâte quelques jours plus tôt: c'est d'ailleurs depuis cet instant que la maison est vide.

Il faut dire que Joshua ne s'est pas encore bien habitué aux lieux. Il y a peu de temps seulement qu'il réside dans cette maison, après avoir posé son baluchon dans différents quartiers de Surt pendant plus de deux ans. Pour la première fois de sa vie, il a sa propre maison. Quel bonheur de récupérer ses ouvrages que Blake avait généreusement stocké pour lui. Quel plaisir d'avoir un endroit où retourner après chaque chasse, où réfléchir et retranscrire les notes prises pendant les recherches.
Mais la maison est vide. L'ambiance n'est décidément pas la même qu'à la Taverne au Crâne où il a logé si longtemps. C'est peut-être pour ça qu'il part si souvent en chasse, depuis qu'il a trouvé cette maison abandonnée.
L'avantage de Skuld, c'est que les gens prêtent peu d'attention aux squatteurs, tant qu'ils ne dérangent pas dans le quartier...

D'ailleurs, le voilà revenu. Le lourd trousseau est automatiquement suspendu à l'entrée, à un petit crochet qu'il a lui-même arraché du sol et placé sur le mur pour ne pas perdre de temps à chercher ses clefs.
Adossé à la porte, il prend un moment pour respirer, comme si le trajet avait été long et épuisant, alors que la chasse se passait à quelques kilomètres seulement de l'Heure où il habite.
Non, c'est simplement l'épuisement dû aux peu d'heures de sommeil accumulées depuis son départ. Le sac posé à ses pieds dégouline encore du sang d'un monstre fraichement abattu. Saisissant une bière posée sur le meuble d'entrée, il vide le contenu plat et tiède de la bouteille dans sa gorge, silencieux comme à son habitude. Il repose la bouteille à présent vide où elle se trouvait auparavant et ramasse son sac, tentant de préserver un sol déjà bien amoché.
S'imbibant de sang frais, du courrier recouvre le parterre. Déposant le sac un peu plus loin, Joshua ramasse les lettres, vérifiant une à une les envoyeurs : une d'entre elle a été postée il y a deux jours déjà, par Blake. Il ne fallait que ça pour remettre Joshua d'aplomb. Abandonnant son sac, il s'avance dans ses appartements, ouvrant l'enveloppe en décachetant la cire de Cybèle. C'est loin, pour une chasse.

Tirant la chaise du secrétaire à lui, Joshua s'assied et croise les jambes, lisant en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire les mots inscrits par la main de Blake. Ceux-ci étaient d'ailleurs assez inquiétants et concernaient une créature dont Joshua avait certes entendu parler, mais qu'il n'avait encore jamais eu l'occasion de combattre auparavant. Son mentor lui demandait de rappliquer le plus vite possible, quitte à abandonner sa chasse en cours: il avait besoin d'un allié, vite.
La porte d'entrée se referma aussitôt. Plus de sac dans le hall, juste la trace de sang qu'il y avait laissé. L'homme aux cheveux rouges s'était précipité vers sa cave, prenant quelques armes avant de s'en aller. Ce ne serait pas aujourd'hui qu'il prendrait une bonne nuit de sommeil.

Sur le secrétaire, d'autres lettres étaient restées closes, sans doute quelques appels à l'aide auxquels il répondrait plus tard, Blake sain et sauf. Cependant, l'une d'entre elle, trop proche du bord, glissa sur le sol, se plantant dans le jour qui séparait deux lattes de plancher. Celles-ci donnaient l'impression d'avoir été plus usées que les autres, et pour cause : à l'aide d'un canif, Joshua les avait retirée pour y cacher quelques autres carnets noircis de notes.
Contrairement aux autres livres, ceux qui ne parlaient pas que de monstres, du Point du Monde et de chasse. Ils retraçaient avec précision des moments de la vie de celui qui les avait écrit. De sa naissance à il y a quelques semaines, tout était noté: sa réelle identité, son âge, lui-même. Quelques photos s'étaient égarées entre les pages datées, des lettres et quelques fiches avaient été rédigées par d'autres mains. Sous le plancher de sa maison résidait un passé qu'il semblait vouloir cacher à tout prix.

Dans la rue, un cheval s'ébroua. Joshua, sur sa monture, passa au triple galop devant les fenêtres de son domicile où il ne reviendrait pas avant un moment. Son passé, jusque là, sera bien gardé.



Dernière édition par Joshua Thacker le Mer 22 Aoû - 13:31, édité 3 fois
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Joshua Thacker


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MessageSujet: Re: Reliure en cuir et papier gris   Mer 22 Aoû - 11:08



Souvenir d'une



traque achevée







« Josh ? Bordel, ça fait quatre jours que je te cherche ! On a un problème avec…»

Merde. J’espérai avoir encore quelques heures de répit avant de retomber dans cette vie affreuse qu’est la mienne. Blake, un chasseur d’une soixantaine d’années, m’avait pourtant retrouvé plus tôt que je ne l’avais prévu. Il faut dire que se cacher à la Taverne du Crâne n’était peut-être pas ma meilleure idée : j’y suis presque la majorité du temps, quand je ne bosse pas.
Après avoir fouillé la région, il avait dû comprendre que je n’étais sur aucune affaire et que je trainais donc au bar. Ce qui était en effet le cas. Un verre de whisky, l’œil vitreux et la bouche pâteuse, j’avais passé tout l’après-midi et le début de soirée à me saouler jusqu’à plus soif. J’avais encore soif, d’ailleurs. J’aurai pu vider tous les tonneaux de la cave s’il n’était pas arrivé. Son aversion pour l’alcool et l’amitié que je lui portai me forçait à mettre de côté mon verre pour l’écouter un tant soit peu.
Vu mon état, ce fut compliqué.

« Tu n’as pas écouté, hein ? »

Je fis un signe négatif de la tête, dessinant des formes sur le comptoir du bout du doigt. La condensation sur mon verre avait fait couler quelques gouttes et le bois mal traité du comptoir les buvait, brunissant par endroit.
Comment, bon dieu, voulait-il que je l’écoute dans un endroit pareil ? De l’alcool, des femmes à moitié nue, des notes de piano et une ambiance de fête constante embaumait l’air. Dans un bordel, rien de plus normal. Blake ne fréquentait pas beaucoup le coin, ce que je pouvais tout à fait comprendre. Il avait une maison, il était né ici et ne connaissait rien d’autre que cette ville. Moi je débarquais. J’étais là depuis quelques années seulement, avec l’impossibilité de m’installer pour de bon et de posséder quelque chose. Tout ce que j’avais, mes seuls objets personnels étaient des armes et quelques carnets de notes.
Et ma foutue obsession.

« Les vampires. Tu sais, ceux que tu traques depuis au moins trois mois ? On a trouvé leur nid, hier. Mais Jeff s’est fait bouffer. »

Je vis son regard se poser sur mon verre, comme s’il le voulait. Jeff et lui étaient amis. Pour m’annoncer cette tragédie, il avait dû y mettre tout son courage. Tout celui qu’il mettait normalement pour rester sobre, ne pas craquer et retomber dans son alcoolisme. En temps normal, j’aurai salué sa force de volonté. A l’instant, seule une flopée d’injures me passa à l’esprit.

La nouvelle me bouleversait aussi. Mais j’étais ivre, la douleur se mêla donc aux autres, celles que je ne pouvais combattre qu’en buvant. Alors pour rendre un service à Blake, pour honorer la mémoire de Jeff et parce que j’en avais terriblement envie, je vidai mon verre au fond de mon gosier. Après l’avoir reposé sur le comptoir, je fis un signe au barman et entrainait Blake à ma suite. Il me dépassa, m’empoigna et, avec son aide, nous parvinrent à grimper les marches pour rejoindre la chambre que je louais depuis des mois dans cette taverne. Il nous fallut un moment pour trouver ma clef, un autre une fois à l’intérieur, pour retrouver les allumettes et les rares cierges qu’il me restait. On n’était pas encore passé à l’électricité ici et ce n’était pas plus mal : la lumière me vrillait les pupilles. Incapable de garder les yeux ouverts, je m’effondrai sur le lit de fortune que l’auberge me fournissait.

Blake, pour sa part, se mit à parcourir les différents articles que j’avais ramené d’en dehors du Point du Monde et qui étaient tous punaisé sur les lattes de bois qui me servaient de mur. Même le plafond en était recouvert. Par-ci par-là, on trouvait aussi des passages de notes qui venaient d’Edwin. Ma propre écriture et des dessins de ma main, tirés d’histoires que des habitants de Cybèle avaient peiné à me raconter. Il y avait des photographies de Surt, des piles et des piles de bouquins qui s’entassaient à tous les coins de la chambre, entre des rouleaux, des dessins, toutes mes recherches. Vampires, c’était le thème principal de tout cela, le fil rouge de ma vie. Mais on trouvait aussi des histoires parlant d’autres monstres, des fantômes, des démons. J’avais regroupé en quelques années plus de textes que beaucoup de chasseurs ne le firent en une vie.

« Joshua…Pourquoi tu t’es embarqué dans toute cette histoire ? »

C’était peut-être l’alcool. Ou bien la fatigue, la tristesse, le malheur qui m’accablait. Quand Blake me posa cette question, son regard lourd posé sur moi, je n’eus rien de concret à répondre. Pas de phrase maline et cinglante comme j’en disais trop souvent. Pas de trait d’humour bien pensé, rien. Pour seule réponse concrète, je passai les mains sur mon visage, observant encore et encore les photos placardées au-dessus de la porte.
Pour la première fois depuis mon arrivée à Skuld, pour la première fois depuis ma venue au monde, je me mis à raconter la raison pour laquelle j’en étais là aujourd’hui. Je me mis à lui raconter ma vie.
Il prit ma chaise de bureau pour s’asseoir et m’écouter, tout en feuilletant un livre qui venait d’un endroit du monde qu’il ne connaitrait jamais, que je ne reverrais plus.



Il fallut la nuit entière et une partie de la matinée pour que je dessaoule. Je ne sais pas exactement jusqu’où je parvins à raconter mon histoire, mais je savais en avoir dit bien assez de toutes façons. Par chance, à mon réveil, Blake n’était plus là. La chaise qu’il avait tirée du bureau pour s’asseoir n’avait pas bougé, rien n’avait quitté la pièce outre lui. C’était, en mon sens, un bon signe.

Quelque chose, par contre, s’était ajoutée à la liste de mes effets personnels : une note griffonnée à même mon calepin était en évidence sur le bureau. L’écriture de Blake m’indiquait un lieu et une heure, me notifiant que je devrais apporter certaines de mes armes et, de surcroit, être sobre. J’avais rarement eu l’occasion d’être dans cet état depuis quelques mois. Mais ce n’était pas tout à fait ce qui m’inquiétait le plus. Outre des indications pour le rendez-vous, Blake m’ordonnait de me munir de certaines choses : « Prévois une lame en argent, du sang de mort et tes couilles ». Le savoir parler de ce mec était stupéfiant.

La note lue, je refermai le calepin et replongeais la tête dans les oreillers. La chasse aux Vampires débuterait vers vingt-deux heures. L’horloge indiquait que j’avais encore droit à une demi-douzaine d’heures de repos. Ca, ou aller chercher du sang de mort, dont je n’avais plus une goutte.
Le sommeil me happa avant que je ne puisse prendre ma décision.

Je fus réveillé par le pianiste. Enfin, par son piano serait plus exacte. Il se mettait toujours à jouer à vingt heures, c’est donc sans porter d’attention à l’heure que je me mis debout.
Il me fallut moins d’une heure pour regrouper mes lames et en choisir deux pour cette chasse. La première coincée dans ma bottine, la seconde accrochée à la ceinture. Je n’avais guère besoin de plus, mais conscient qu’il était bon d’être trop armé plutôt que trop peu, je pris le temps qu’il me restait pour remplir quelques munitions et charger le barillet de mon arme. L’action n’était pas douloureuse, mais savoir que je pouvais me faire exploser à tout moment ne m’a jamais particulièrement rassuré. Cette action demandait d’être soigneux, je n’avais pas tellement le temps de l’être.
Douze balles, cela me sembla être suffisant. J’enfilai alors ma veste, déposais soigneusement mon chapeau sur mon crâne, enfouissant mes cheveux pourpres à l’intérieur de celui-ci. Puis je me mis enfin en route, grimpant sur un cheval pour me diriger vers le lieu de rendez-vous. Les usines de traitement de charbon, dans le secteur industriel de Skuld.

A mon arrivée, Blake et trois chasseurs étaient déjà présents. Il me les présenta comme étant des rencontres et amis, il me présenta comme étant un apprenti de longue date. Les salutations furent brèves, Blake préférant parler du plan plutôt que de parler chiffon.

« Il paraît qu’ils viennent ici pour tuer et boire leurs proies. De source sûre, il paraîtrait qu’ils sont au moins trois. Deux de sexe féminin, un masculin. »

Trois contre cinq, ça me paraissait plutôt équilibré pour un combat contre des monstres. Néanmoins, je ne connaissais pas les trois gusses qui allaient nous accompagner pour cette chasse : depuis le jour où j’ai appris que ces merdes existent, je travaille seul, ou avec Blake. Même Jeff, le meilleur ami de mon mentor, n’a jamais été un de mes alliés.

« Tu feras avec, petit chieur ».

Visiblement, Blake comprenait mon regard. Puisqu’il était presque question d’un ordre, je fis mine de l’accepter, dégainant ma lame et suivant les trois inconnus. Comme à son habitude, Blake se plaça derrière moi pour fermer la marche, à quelques mètres.
Devant, les hommes discutaient de ce qu’ils avaient appris sur les trois Vampires qui nous serviraient de cibles ce soir.

« J’ai entendu dire un civil que les filles s’appelaient Maria et Clémence.
- Et le mec ? Tu crois que c’est lui qui les a transformées ?
- Aucune idée.
- Ils savent qu’ils sont traqués les gars, ne l’oubliez pas. La gamine que j’ai sauvée l’autre soir m’a dit que le mec avait un accent russe. »

Un accent russe ?

*

Rien ne se passa comme prévu, une fois à l’intérieur de l’entrepôt. Monstres et chasseurs s’étaient mutuellement tendu un piège. Ils étaient quatre, deux filles et deux gars. Ils avaient des otages, nous avion du sang de mort. Enfin, Blake et ses amis. Moi, j’avais mes lames et l’une d’entre elle trancha la gorge d’une des Vampires en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire.
Cela rendu fou de rage les trois autres, et la pagaille se mit alors en place. Blake et un des chasseurs se mirent à poursuivre un des vampires, dont les cheveux blonds coulaient jusqu’aux hanches. Mon rôle, comme d’habitude, était de veiller sur les otages et de les libérer. Cela ne fut pas compliqué pour les deux premières, bien que les suceurs de sang se soient déjà nourris à la source. Affaiblies, les deux filles parvinrent à se lever et, rapidement, je les guidai vers la sortie en leur conseillant de prendre mon cheval pour fuir. Je n’eus pas le temps de vérifier si elles le firent ou non.

A mon retour, la troisième otage était en train de se faire dévorer par un des vampires. Blake et son pote, quant à eux, écorchaient une vampire, pas celui qu’ils avaient pris en chasse à la base, ce qui me laissa supposer que son compte était déjà réglé. Les deux autres chasseurs étaient hors de ma vue et j’étais incapable de dire s’ils étaient en vie ou non. J’étais seul avec le vampire qui sirotait tranquillement une fille presque déjà morte.
Je crois que ma respiration lourde le fit relever la tête vers moi. Et à cet instant, tout bascula.

« Joshua ? »


Il relâcha son emprise sur la demoiselle, le sang dégoulinant de ses lèvres entrouvertes. Tout comme lui, je n’arrivais pas à croire qu’il se trouvait là, devant moi. Plus de cinq ans s’étaient écoulés depuis notre dernière rencontre qui m’avait laissé de vilaines cicatrices sur le poignet. Il avait tant changé. Il était devenu si fort. Tellement que, lorsque Blake tenta de le prendre par surprise par derrière, mon mentor n’eut pas le temps de faire un geste avant de se retrouver propulsé plusieurs mètres de l’autre côté de l’usine. Le chasseur qui l’avait aidé à vider un autre vampire se tenait à mes côtés, sans que je ne l’aie remarqué plus tôt. Où étaient les deux autres ?
Soit j’étais obnubilé par Vladimir, soit j’avais manqué un épisode. La figure défigurée par la colère du chasseur me fit penser qu’en effet, j’avais loupé quelque chose.


« Je ne veux pas vous faire de mal. Je veux juste vivre… »

Vladimir, ça ne pouvait être que lui. Pourtant lorsque mon allié se jeta sur lui, il se défendit de toutes ses forces, sa main griffue plongeant dans la poitrine du chasseur et en ressortant avec le cœur encore battant de l’homme dont le corps s’affaissa sur mon vieux camarade.
Il n’était plus tout à fait celui que j’avais connu, en réalité.

« Joshua, dis leur que je ne veux pas les tuer ! »

Il relâcha le cœur qui tomba comme un fruit trop mûr sur le sol, éclaboussant celui-ci de sang.

« Aide moi ! »

Ma respiration s’était accélérée sans que je ne puisse rien y faire. J’étais en fasse de Vladimir que j’avais recherché si longtemps. Mais pas une once de colère. Pas de peur.
De la nostalgie.

« Je suis humain, Vlad. Jamais je ne te laisserai tomber. »

Son regard n’avait plus rien d’humain, lui. Seuls les traits de son visage semblèrent me remercier. Tout en me prenant dans ses bras, il me murmura quelques paroles amicales à l’oreille. Puis seulement, alors que l’obscurité nous englobait, il me convint de le suivre. Notre amitié, le fait qu’il m’ait laissé la vie sauve il y a cinq ans…. Je ne pouvais mettre tout cela de côté.
Derrière nous, Blake se relevait avec l’aide de ce qui me semblait être le dernier chasseur encore debout. Vladimir se posta à mes côtés, essuyant sa main poisseuse du sang d’un autre. Nous y étions : Vladimir et moi contre les deux chasseurs. Je n’eus pas le temps de comprendre que déjà, je courrais en suivant Vladimir qui s’enfonçait dans les méandres de l’entrepôt. Nos mains se lâchèrent bien vite, tant il était difficile d’avancer dans l’obscurité des usines.

En palpant devant nous, nous vérifions rapidement si des objets encombraient notre chemin vers la sortie. Évidemment, il avait bien plus l’habitude que moi et, rapidement, il se mit à m’indiquer à quel moment il me fallait tourner sur la droite ou éviter un obstacle. Sa facilité à me conduire montrait à quel point nous avions été proches, fut une époque. Le temps n’avait, en soit, rien effacé de tout ça.
La seule chose qui avait changé, c’était sa façon de parler. Son accent était plus prononcé, plus glacial que la Russie d’où il était originaire n’avait jamais pu l’être. Je me souvenais encore des jours d’hiver que nous avions traversés ensemble : lorsqu’il se contentait d’un pull quand les autres et moi-même étions emmitouflés dans plusieurs épaisseurs.
En l’instant, j’aurai donné beaucoup de choses pour pouvoir être torse nu et ne profiter d’un courant d’air. La sueur coulait sur mon front, dans mon dos. La suie collait à ma peau et laissait une texture granuleuse désagréable lorsque, du poignet, je nettoyais les gouttes qui ruisselaient sur mon visage.

« La sortie est proche. On va bientôt les semer. »

Crapahuter dans la boue et entre les machines m’avait ôté de la tête que nous étions peut-être poursuivis. Mais Vladimir avait raison : même mes simples capacités humaines me permettaient à présent de voir les lumières extérieures. La nuit était plus claire que l’intérieur de l’entrepôt labyrinthique où l’on s’était perdu pendant plusieurs dizaines de minutes.
La première bouffée d’air fut pour Vladimir. J’aboutis à l’extérieur quelques secondes après lui, guidé par le bruit de ses pas.

« On y est. »

Je hochais de la tête. Nous y étions, mais la traque n’était pas finie pour autant. Lui comme moi, en avions conscience. Il reprit aussitôt la marche, sans nous laisser le temps de profiter de cette petite victoire. Nous n’aurions gagné qu’une fois complètement à l’abri de Blake et de l’autre chasseur dont le nom m’avait très vite échappé.

« Joshua, tu sais…Je suis vraiment désolé, pour cette époque. Je ne voulais pas les tuer. »

J’étais à bout de souffle. Une excuse pour ne rien répondre, sans doute. Dans tous les cas, ce souvenir ne m’affectait plus autant que la veille. Pourtant, j’avais revu ce jour. Le souvenir de ce carnage s’était mué en un cauchemar qui m’avait empêché de dormir pendant bien des nuits. Sans Andrew et sa quête, je n’aurais jamais retrouvé le sommeil.
Enfin, nous nous arrêtâmes. J’étais essoufflé, poussiéreux et trempé. Vladimir était dans le même état que moi, le sang en plus. Il me tournait le dos, le vent soulevant ses boucles noires qui tombaient à présent sur ses épaules, lui qui aimait les garder courts, il y a quelques années.

« Mon vieil ami. Je te remercie, pour tout. J’ai toujours su que tu étais un homme honnête, que tu respectais la notion de l’amitié.
- Je le croyais aussi. »

Les doigts enroulés dans ses cheveux, je tirai sa tête vers l’arrière, mon visage contre le sien. Je vis l’étincelle dans ses yeux s’éteindre lorsque d’un coup vif, ma lame en argent trancha sa gorge.


Deux chasseurs, autant de vampires et une victime. Je passai le restant de la nuit à brûler leurs corps à tous, accompagné de Blake et du dernier chasseur dont j’appris à retenir le nom, Kriss. Quelques coups de pelles plus tard, nous avions enterrés tous les corps et nous apprêtions à porter un verre en leur mémoire.

« Alors, tu le connaissais, ce vampire ? »

Kriss me tendait mon chapeau, terreux et tâché de sang. Je n’avais pas remarqué l’avoir perdu lors de ma course poursuite avec Vladimir et pourtant. Je le remis sur ma chevelure après l’avoir légèrement épousseté, répondant par le silence à la question du chasseur.

« Bah. Allez, santé. Reposez en paix, les gars. »

Les trois verres se heurtèrent, le liquide coula dans nos gorges. Ensuite Blake rangea la bouteille et les shooter dans sa besace et le temps vint de nous séparer. Kriss m’indiqua ses coordonnées, au cas où j’aurais besoin de ses services et je leurs promis de leur indiquer assez souvent où je me trouvais, pour qu’ils puissent me venger en cas de mort brutale et violente. L’intention n’était pas mauvaise.
Kriss fut le premier à s’en aller dans une automobile rutilante qui faisait baver d’envie mon mentor.

« Tu fais attention à toi, petit.
- T’en fais pas, Blake. Prends soin de toi. »

Il me prit dans ses bras, me fit un signe du chapeau avant de monter sur son cheval. Le soleil s’était levé depuis un moment, et je le vis disparaître en ombre chinoise, rapetissant au fil de sa route. Pour avoir vu quelques films à l’époque où l’extérieur du Point du Monde me disait encore quelque chose, je trouvais ce départ très…Cinématographique. Évidemment, j’étais le seul à pouvoir penser ça.

Dernier sur les lieux, je pris soin de récupérer mon propre sac avant de me mettre en route. J’aurai une bonne heure de marche jusqu’à la taverne. Une fois là-bas, je regrouperai mes affaires et m’installerais ailleurs.
Sur le trajet du retour, je me promis de ne plus jamais toucher à quoique ce soit qui puisse s’apparenter de près ou de loin à une histoire de vampires.

J’avais toujours souhaité me venger de Vladimir, l’empêcher de commettre d’autres meurtres. Maintenant que c’était fait, je réalisais que ce n’était pas tant Vladimir que je cherchais à annihiler. C’était mon passé.
Il était la dernière trace de ma vie en Angleterre, et je venais d’enterrer ses os…





Everyone I know goes away. I will let you down or I will make you hurt. I hurt myself today,
To see if I still feel. I focus on the pain, the only thing that's real. What have I become ?
I wear this crown of thorns full of broken thoughts. You are someone else.

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